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nité sur le front, quoique je sois sûr de ne réussir à rien qu’à faire évanouir mes espérances.

Je ne sais ce que je dis : Mon avenir, mes espérances ! Ai-je un avenir ? Ai-je des espérances ? Cependant cette rupture me blessera cruellement, car elle te causera peut-être un instant quelque contrariété, et j’aurais voulu ne jamais te faire la moindre peine. Tu me répéteras encore ici avec candeur (car tu le crois dans le moment) que tu seras toujours à moi, que nulle puissance ne nous séparera, que tu braveras tout. Adèle, j’ai des lettres de toi de mars 1820 où tu me dis la même chose, et cependant depuis, tu as été dix-huit mois riante et joyeuse, heureuse sans moi ; depuis, un mariage, je ne sais quel mariage, t’a été proposé, a été proposé à ton père, et a même acquis assez de consistance pour qu’il en fût parlé à une étrangère ; si tu avais pensé à moi alors, aurais-tu souffert qu’une pareille offre fût répétée deux fois ? Au reste, comment puis-je daigner parler de cela ? Un autre réussira, peut-être te rendra-t-il plus heureuse que moi, je t’aime trop, je suis jaloux, extravagant ; il est très incommode, n’est-ce pas, d’être adorée de son mari ? Quelque jour, Adèle, tu te lèveras la femme d’un autre ; alors tu prendras toutes mes lettres et tu les brûleras afin qu’il ne reste aucune trace du passage de mon âme sur la terre, alors si ton regard froid tombe par hasard sur les endroits où je te prédis que tu m’oublieras, tu ne pourras t’empêcher de convenir en toi-même que ce Victor avait vu juste au moins une fois dans sa vie. Qu’importe, pourvu que tu sois heureuse ! Hélas ! et moi, j’aurais donné avec joie toutes mes espérances d’une vie meilleure et immortelle pour passer à tes pieds cette existence sombre et bornée. N’en parlons plus. Tout va se rompre de soi-même. Je ferai, je te promets que je ferai, Adèle, tout ce qui est dans les intentions de ta famille. Je suis plus impatient que qui que ce soit d’arriver au terme où je me reposerai, quoique ma course n’ait pas encore été bien longue. Rappelle-toi seulement que tu m’as refusé tes conseils, que je les ai invoqués à genoux et que tu as cru devoir te taire[1]. Peut-être as-tu bien fait, tu dois le savoir, car, Adèle, je te dois ce témoignage encore une fois, que l’âme d’un ange n’est pas plus belle et plus pure que la tienne. Je suis un fou et un orgueilleux d’avoir aspiré à partager ta vie. Je le dis dans la sincérité de mon cœur, je ne vaux rien près d’un autre, et que puis-je valoir près de toi ?

La fin de ta lettre m’a attendri, parce que quelques mots tendres de mon Adèle bien-aimée me bouleversent au moment où elle va cesser d’être mon

  1. « ... J’ai essayé de lever le voile qui me cachait mon avenir lié au tien, je le baisse de nouveau et te promets de ne jamais te parler de tes affaires. » (Reçue le 12 janvier 1822.)