Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/98

Cette page a été validée par deux contributeurs.


Un moment après, la grille s’est ouverte, et il a paru. Il avait l’air parfaitement calme. Un des assistants me disait : J’étais, certes, plus ému que lui. Je pouvais à peine me tenir sur mes jambes.

En entrant dans l’avant-greffe, il a jeté les yeux sur la foule des assistants, geôliers et prisonniers, et il a dit : — J’ai tout de même crânement soif. J’ai une faim à crever.

Puis il a franchi l’autre grille, est entré derrière le paravent ; on a posé à terre deux chandelles allumées ; il a regardé curieusement le tapis qu’on déroulait sous ses pieds, et s’est laissé déshabiller sans mot dire. Quand il a été nu, il a dit : Tiens ! et a fait un entrechat. C’était le visage d’un enfant et la gaîté aussi.

On l’a rhabillé des habits de la prison et on lui a mis la camisole de force. C’est un nommé Charbonnier, condamné pour chantage, qui met aux condamnés cette camisole. Cet homme est doux, et sait serrer la camisole sans gêner le prisonnier. — Ne me faites pas de mal, a dit Humblot, puis il a reconnu Charbonnier, et a dit : Ah ! c’est toi ! bonsoir !

Les porte-clefs essayaient de le consoler. Il s’est mis à rire. — À quoi bon tout ça ? Je ne me désespère pas. Je ferai mon pourvoi. Bah ! on en revient. Et puis je n’ai pas peur.

Un moment après, il a dit :

— J’ai tué, eh bien ! on me tuera. Quitte.

La camisole liée et bouclée, il s’est écrié : Ma calotte rouge ! Qu’est-ce qu’on a fait de ma calotte rouge ! Je veux ma calotte rouge.

On a trouvé cette calotte à terre dans un coin et on la lui a mise sur la tête.

— Maintenant, à manger ! a-t-il dit.

— Que voulez-vous ?

— Une omelette au lard.

Charbonnier lui a dit : — J’ai un demi-poulet rôti. En veux-tu ?

— Parbleu !

On lui a servi le demi-poulet et l’omelette au lard. Il a mangé avidement. Il a bu une bouteille de vin, puis s’est couché, et a dormi dix heures.

À cinq heures du matin on est venu le réveiller pour le conduire à la Roquette.