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MADEMOISELLE GEORGE.


9 avril.

Mlle George est venue me voir l’autre jour et m’a dit :

— Je viens à vous, j’en suis aux dernières extrémités. Ce que vous avez dit sur Antonin Moine m’a serré le cœur. Je vous assure qu’un de ces quatre matins il m’arrivera malheur. J’ai été pour voir Boulay de la Meurthe, il venait déjeuner chez moi quand j’avais Harel. Il se fait celer. Il ne m’a pas reçue. C’est un avare. Il est fort riche, figurez-vous. Eh bien, il se ferait fesser pour un écu, et après cela il le couperait en quatre. J’ai été voir Jérôme. Il m’a reçue, celui-là, il m’a dit : « Qu’est-ce que tu veux, Georgina ? » Je lui ai dit : « Je ne veux rien, je crois que je suis encore plus riche que vous, quoique je n’aie pas le sou. Mais marchez donc devant moi, tenez-vous debout ; il me semble que je vois un peu l’empereur. C’est tout ce que je voulais. » Il s’est mis à rire et m’a répondu : « Tu as raison, je suis plus gueux que toi. Tu n’as pas le sou, mais tu peux manger des pommes de terre, moi je n’ai pas le sou, et il faut que je fasse manger aux gens des truffes. Imagine-toi qu’on m’envoie les bougies par douze livres et qu’on m’en fait rendre compte. Est-ce que je sais, moi ? On m’a dit : Réclamez. J’ai dit : J’ai été habitué à commander, et non à demander. » — Monsieur Hugo, voilà où en est Jérôme. Quant au président, c’est un niais, je le déteste. D’abord il est fort laid. Il monte bien à cheval, et il est bon cocher. Voilà tout. J’y suis allée. Il m’a fait répondre qu’il ne pouvait pas me recevoir. Quand il n’était que le pauvre diable de prince Louis, il me recevait place Vendôme des deux heures de suite, et il me faisait regarder la colonne, ce bêta-là ! Il a une maîtresse anglaise, une blonde, très jolie, qui lui fait toutes sortes de queues. Je ne sais pas s’il le sait, mais tout le monde le sait. Il va aux Champs-Élysées dans une petite voiture russe qu’il mène lui-même. Il se fera flanquer par terre quelque jour, par ses chevaux ou par le peuple ! J’ai dit à Jérôme : — Je le déteste, votre soi-disant neveu ! — Jérôme m’a mis la main sur la bouche en disant : — Tais-toi, folle ! — Je lui ai dit : — Il joue à la bourse ; Achille Fould va le voir tous les jours à midi et en reçoit les nouvelles avant tout le monde, puis il va faire de la hausse ou de la baisse. Cela est sûr pour les dernières affaires du Piémont. Je le sais ! — Jérôme m’a dit : — Ne dis pas des choses comme cela ! C’est avec des propos comme ceux-là qu’on a perdu Louis-Philippe !