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elle-même cela, et ne serait-il pas effrayant que certaines lois de l’histoire se manifestassent aux hommes avec la même exactitude, la même rigidité, et pour ainsi dire la même dureté, que les grandes lois de la nature ?




Pour le duc d’Orléans mourant, on jeta en hâte quelques matelas à terre et on fit le chevet d’une vieille chaise-fauteuil de paille qu’on renversa. Un poêle délabré était derrière la tête du prince. Des casseroles et des marmites et des poteries grossières garnissaient quelques planches le long du mur. De grandes cisailles d’émondeur, un fusil de chasse, quelques images coloriées à deux sous, clouées à quatre clous, représentant Mazagran, le Juif Errant, et l’attentat de Fieschi, un portrait de Napoléon et un portrait du duc d’Orléans (Louis-Philippe) en colonel-général de hussards, complétaient la décoration de la muraille. Le pavé était un carreau de brique rouge non peinte. Deux vieux bahuts-armoires étayaient à gauche le lit de mort du prince.

Le chapelain de la reine, qui assistait le curé de Neuilly au moment de l’extrême-onction, est un fils naturel de Napoléon, l’abbé Guillon, qui ressemble beaucoup à l’empereur, moins l’air de génie.




Le maréchal Gérard assistait à cette agonie en uniforme, le maréchal Soult en habit noir avec sa figure de vieil évêque, M. Guizot en habit noir. Le roi avait un pantalon noir et un habit marron. La reine était en robe de soie violette garnie de dentelles noires.




Dieu a fait deux dons à l’homme : l’espérance et l’ignorance. L’ignorance est le meilleur des deux.

Chaque fois que M. le duc d’Orléans, prince royal, allait à Villiers, son palais d’été, il passait devant une maison d’aspect chétif, n’ayant que deux étages et une seule fenêtre à chacun de ses deux étages, avec une pauvre boutique peinte en vert à son rez-de-chaussée. Cette boutique, sans fenêtre sur la route, n’avait qu’une porte qui laissait entrevoir dans l’ombre un comptoir, des balances, quelques marchandises vulgaires étalées sur le carreau, et au-dessus de laquelle était peinte en lettres jaune sale cette inscription : Commerce d’épicerie. Il n’est pas bien sûr que M. le duc d’Orléans, jeune,