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Plusieurs jeunes femmes ont franchi la porte en même temps que moi, en riant et en s’appelant.

La sentinelle nous a laissés passer. C’était un vieux soldat triste et courbé, le sabre au poing, peut-être un ancien grenadier de la garde impériale, — immobile et muet dans l’ombre, et appuyant le bout de sa jambe de bois usée sur une fleur de lys de marbre à demi arrachée du pavé.

Pour arriver à la chapelle où est Napoléon, on marche sur une mosaïque fleurdelysée. La foule, les femmes et les soldats se hâtaient. Je suis entré à pas lents dans l’église.

Un jour d’en haut, blanc et blafard, plutôt un jour d’atelier qu’un jour d’église, éclairait l’intérieur du dôme. Sous la coupole même, à l’endroit où était l’autel et où sera le tombeau, s’élevait, abrité du côté de la nef par l’immense toile grise, le grand échafaudage qui a servi à démolir le baldaquin construit sous Louis XIV. Il ne restait plus de ce baldaquin eue les fûts des six grosses colonnes de bois qui en soutenaient le chef. Ces colonnes, sans chapiteaux et sans tailloirs, étaient encore supportées verticalement par six façons de bûches qu’on avait substituées aux piédestaux. Les feuillages d’or, dont les spirales donnaient un faux air de colonnes torses, avaient déjà disparu, laissant une trace noire sur les six fûts dorés. Les ouvriers perchés çà et là dans l’intérieur de l’échafaudage avaient l’air de grands oiseaux dans une cage énorme.

D’autres, en bas, arrachaient le pavé. D’autres allaient et venaient dans l’église, portant leurs échelles, sifflant et causant.

À ma droite, la chapelle de Saint-Augustin était pleine de décombres. De larges pans brisés et amoncelés de cette belle mosaïque où Louis XIV avait enraciné ses fleurs de lys et ses soleils cachaient les pieds de sainte Monique et de sainte Alipe, stupéfaites et comme scandalisées dans leurs niches. La Religion de Girardon, debout entre les deux fenêtres, regardait gravement ce désordre.

Au delà de la chapelle Saint-Augustin, de grandes lames de marbre, qui avaient été le dallage du dôme, posées verticalement les unes contre les autres, masquaient à demi un guerrier blanc couché au bas d’une assez haute pyramide de marbre noir engagée dans le mur. Au-dessous du guerrier un écartement des dalles permettait de lire ces trois lettres :


uba


C’était le tombeau de VaUBAn.

De l’autre côté de l’église, vis-à-vis le tombeau de Vauban, était le tombeau de Turenne. Celui-ci avait été plus respecté que l’autre.

Aucun entassement de ruines ne s’appuyait à cette grande machine de