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CUBIÈRES. — APPLICATION DE LA PEINE.

1er tour. — Tous votent la dégradation civique excepté deux ou trois. Plusieurs réservent leur vote.

À mon tour, j’ai dit :

— Je sens la cour fatiguée, je suis moi-même en proie à une émotion qui me trouble ; je me lève cependant, mais je ne dirai que quelques mots. J’ai étudié comme vous tous. Messieurs, avec tout ce que je puis avoir d’intelligence et de force d’attention, toutes les pièces de ce déplorable procès. J’ai examiné les faits, j’ai confronté les personnages. J’ai tâché de pénétrer, non seulement au fond de la cause, mais au fond du cœur de ces hommes que vous jugez en ce moment. Eh bien, pour moi, voici où je suis arrivé : Dans ma conviction, le général Cubières a été entraîné. Entraîné par Pellapra, escroqué par Parmentier, voilà en deux mots toute sa position. Dans cette situation, il y a, je le reconnais, place pour une faiblesse, pour une faiblesse reprochable, inexcusable, gravement coupable même, mais ce n’est enfin qu’une faiblesse, et une faiblesse n’est pas une bassesse, et je ne veux pas punir une faiblesse par l’infamie. Je l’avouerai, et la cour me pardonnera cet aveu, depuis tant d’heures que cette désastreuse affaire nous préoccupe, je m’étais figuré autrement l’arrêt que vous allez rendre dans votre toute-puissante et souveraine justice. J’aurais voulu laisser dans son isolement terrible cette grande et douloureuse figure du principal accusé. Cet homme dont M. Villemain vous parlait hier si éloquemment, cet homme qui, à force de talent, a su — miracle que pour ma part j’aurais toujours cru impossible — être grand dans la bassesse et touchant jusque dans la honte, cet homme-là, j’aurais voulu le frapper seul de la dégradation civique, j’aurais voulu ne rien ajouter à cette peine effrayante. — En pareil cas, ce qui ajoute diminue. — J’aurais voulu qu’il restât libre et que désormais, pour l’exemple de tous, tombé du rang de pair de France au rang de forçat, ce malheureux homme portât à jamais sur le front ce mot, ce stigmate : déchu ! — Pour le faible et infortuné général Cubières, j’aurais voulu l’interdiction correctionnelle, pour un temps donné, des droits civiques et civils mentionnés en l’article 401. — Et enfin, pour les hommes d’argent, j’aurais voulu les peines d’argent, pour les misérables les peines humiliantes, pour Parmentier l’amende et la prison. — Pour des coupables si divers, j’eusse voulu des peines diverses, que votre omnipotence vous permettait d’arbitrer, et cette proportion gardée entre les fautes et les châtiments me semblait d’accord avec la conscience, et j’ajoute, quoique cela me touche moins, d’accord avec l’opinion. Vous en avez jugé autrement dans votre sagesse, quant au principal accusé. Je m’incline devant elle, mais je vous prie cependant de trouver bon que je persiste dans mon sentiment.

J’ajoute, Messieurs, que l’équité est ici d’accord avec la pitié. Je le répète, les fautes ont été diverses, les châtiments doivent être divers. Mettre sur la même ligne, frapper de la même peine, envelopper dans je ne sais quelle égalité de déshonneur tous les accusés. Teste et Cubières, Cubières et Parmentier, la dupe et le fripon, la victime et le bourreau, ce serait peut-être une justice devant le texte rigide de la loi ; aux yeux de la conscience, qui est au-dessus même de la loi, ce serait une suprême injustice.

Dans une assemblée où siègent tant d’hommes considérables qui ont occupé ou qui occupent encore les plus hautes fonctions de l’état ou du gouvernement, je comprends, j’honore, je respecte cette pudeur si noble qui vous porte à exagérer les peines en cette grave conjoncture et à donner, non seulement les plus justes, mais les plus cruelles satisfactions à l’opinion publique indignée. Moi, Messieurs, je ne suis point magistrat, je ne suis point militaire, je ne suis point fonctionnaire public, je suis un simple contribuable, je suis un membre quelconque de cette foule d’où sort cette opinion publique que vous consultez, et c’est pour cela, c’est parce que je ne suis que cela, que j’ai peut-être qualité pour vous dire : C’est assez ! arrêtez-vous ! Atteignez la limite de la justice, ne la dépassez pas. L’exemple est fait ! Ne détruisez pas cet isolement du condamné Teste qui est le grand aspect, qui est la grande leçon morale du procès.