Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome I.djvu/420

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



D’autre part, tout se précipitait. À un certain tremblement de la chose publique, on sentait l’approche des événements.

Pendant que les hommes équivoques qui tenaient le pouvoir balbutiaient le mot coup d’état, les ouvriers disaient dans les faubourgs : Nous allons avoir un coup de chien. Les symptômes de juin revenaient en décembre ; les solstices sont favorables aux révolutions. À ces époques, il semble que le pouls des masses s’élève. De même que les hautes marées de l’océan correspondent aux équinoxes, les hautes marées du peuple correspondent aux solstices. Le peuple des faubourgs se remettait à chanter. Dans la nuit du 7 au 8, des hommes qui descendaient le boulevard en chantant la Marseillaise désarmèrent un garde-mobile.

Les clubs, qu’une législation maladroite n’avait fait qu’exaspérer, redoublaient de violence. Tous les soirs, trois ou quatre mille individus, parmi lesquels beaucoup d’hommes de police, se rassemblaient place Vendôme en criant : Vive Bonaparte ! La police faisait tout son possible pour leur faire crier : Vive l’empereur ! espérant que l’émeute sortirait du cri comme l’incendie sort de l’étincelle. On eût tout éteint d’un coup, la candidature en même temps que l’insurrection.

Le point d’irritation cette fois, ce n’était pas la Bastille, ce n’était pas la porte Saint-Martin, c’était la place Maubert. Les chiffonniers y tenaient club toutes les nuits. Des hommes sinistres de tous les temps reparaissaient et erraient parmi les groupes. On voyait souvent rôder place Maubert un homme de haute taille, vêtu d’un large paletot bleu, vieux, gris, visage inquiet et farouche, un éclair de joie dans les yeux, l’air d’un vieux tigre. C’était le général Donnadieu.

Le gouvernement Cavaignac faisait faute sur faute. Il raccommodait la sottise des récompenses nationales par la sottise des malles-postes. Comme à tous ceux qui ont tort, des paroles de colère lui échappaient. M. Dufaure qualifiait crime à la tribune la publication d’un document officiel. Le général Lamoricière écumait au nom de Louis Bonaparte et disait : — Nommé, c’est bon. Installé, c’est autre chose. — Le maréchal des logis Clément Thomas, que la rédaction du National avait fait général et chef de la garde nationale de Paris, s’écriait : — Il faut en finir avec la liberté de la presse ! — La République répétait le cri de Charles X. Le ministre des affaires étrangères Bastide, figure qui tenait le milieu entre le sergent de ville et le sacristain, disait au représentant Parisis, évêque de Langres : — Je vois qu’il faut renoncer à la politique honnête.

À travers cela toujours des pauvretés misérables. Un ouvrier horloger qui présidait l’Assemblée le 9 décembre, Corbon, croyait pouvoir supprimer de son chef les maréchaux de France ; il proclamait représentants du peuple le général Regnault de Saint-Jean-d’Angély et le citoyen Bugeaud. La Chambre éclatait de rire, et le lendemain la niaiserie était rectifiée au Moniteur.