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L’Assemblée constituante de 1848 a de l’honnêteté et du courage. Son malheur est d’être médiocre, ce qui la fait hostile aux grandes intelligences qu’elle contient. L’éloquence vraie, mâle et ferme l’étonne et la hérisse. Le beau langage lui est patois. Elle est presque entièrement composée d’hommes qui, ne sachant pas parler, ne savent pas écouter. Ils ne savent que dire, et ils ne veulent pas se taire. Que faire ? Ils font du bruit.

On sent que cette assemblée est d’hier et qu’elle n’a pas demain. Elle vient de naître et elle va mourir. De là un bizarre amalgame des défauts de l’enfance et des misères de la décrépitude. Elle est puérile et sénile. Elle discute, dispute, avance, recule, dit oui et non, se tâche, s’impatiente, boude, bougonne ; elle se hâte et elle se traîne. Jamais de hauteur, jamais de profondeur, même dans la colère. Pas de tempêtes, des giboulées.

Je contemple souvent en rêvant l’immensité de la salle et la petitesse de l’Assemblée.




Juillet.

L’Assemblée a entendu aujourd’hui les développements de la proposition Proudhon, présentés par l’auteur.

On voit paraître à la tribune un homme d’environ quarante-cinq ans, blond, avec peu de cheveux et beaucoup de favoris. Il était vêtu d’un gilet noir et d’une redingote noire. Il ne parla pas, il lut. Il tenait ses deux mains crispées sur le velours rouge de la tribune, son manuscrit entre elles. Il avait un son de voix vulgaire, une prononciation commune et enrouée et des besicles. Le début fut écouté avec anxiété, puis l’assemblée éclata en rires et en murmures, enfin chacun se mit à causer. La salle se vida et l’orateur termina au milieu de l’inattention le discours commencé au milieu d’une sorte de terreur.

Proudhon n’était ni sans talent ni sans puissance. Cependant il plia visiblement sous l’insuccès et n’eut rien de l’effronterie sublime des grands novateurs.

La Mennais a écouté la fin du discours de Proudhon, son mouchoir rouge sur les yeux, comme s’il pleurait.




Août 1848.

La commission d’enquête[1], présidée par Odilon Barrot, entendit Lamartine ; à la fin de l’audition, qui ressembla beaucoup à un interrogatoire, le

  1. Enquête sur les journées de juin et sur leur corrélation avec l’émeute du 15 mai. (Note de l’éditeur.)