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À Vincennes, pendant ses huit mois de captivité pour l’affaire du 15 mai, Blanqui ne mangeait que du pain et des pommes crues, refusant toute autre nourriture. Sa mère seule parvenait quelquefois à lui faire prendre un peu de bouillon.

Avec cela des ablutions fréquentes, la propreté mêlée au cynisme, de petites mains, de petits pieds, jamais de chemise, toujours des gants. Il y avait dans cet homme un aristocrate brisé et foulé aux pieds par un démagogue.

Une habileté profonde ; nulle hypocrisie. Le même dans l’intimité et en public. Âpre, dur, sérieux, ne riant jamais, payant le respect par l’ironie, l’admiration par le sarcasme, l’amour par le dédain, et inspirant des dévouements extraordinaires. Figure sinistre.

Il n’y avait dans Blanqui rien du peuple, tout de la populace. Avec cela, lettré, presque érudit. À de certains moments, ce n’était plus un homme, c’était une sorte d’apparition lugubre dans laquelle semblaient s’être incarnées toutes les haines nées de toutes les misères.




Après Février, j’ai régné huit jours dans le viiie arrondissement. Quelque jour je conterai cette étrange semaine. Le peuple m’adorait, je le haranguais du balcon de la mairie, les ouvriers m’envoyaient des baisers quand je passais dans les rues. J’organisais les postes, je faisais défaire les barricades, remettre les pavés, garder les prisons, illuminer les rues.

Un matin, j’étais encore couché, un homme effaré entre dans ma chambre. C’était M. Adolphe Blanqui, professeur au Conservatoire des arts et métiers, membre de l’Institut, et huit jours auparavant député de la nuance Sallandrouze. Il était épouvanté et pâle, il me prend les mains en me criant : — Sauvez-moi !

— De qui ?

— De mon frère.

Son frère, Auguste Blanqui, arrivait en effet de prison et était venu se loger dans le viiie arrondissement où demeurait aussi l’aîné. Seulement Adolphe demeurait sur le boulevard près la rue Ménilmontant et Auguste au rond-point de la barrière du Trône.




Septembre 1848.

Auguste Blanqui, de sa prison de Vincennes, s’est fait candidat. C’est son droit. Et le droit du peuple est de le nommer. Le peuple a le droit d’aller choisir l’homme auquel il croit, partout, au fond d’un cachot comme au