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V

CHANGARNIER.


Changarnier a l’air d’un vieil académicien, de même que Soult a l’air d’un vieil archevêque.

Changarnier a soixante-quatre ou cinq ans, l’encolure longue et sèche, la parole douce, l’air gracieux et compassé, une perruque châtaine comme M. Pasquier et un sourire à madrigaux comme M. Brifaut.

Avec cela c’est un homme bref, hardi, expéditif, résolu, mais double et ténébreux.

Il siège à la Chambre à l’extrémité du quatrième banc de la dernière section à gauche, précisément au-dessous de M. Ledru-Rollin. Il se tient là, les bras habituellement croisés. Ce banc où siègent Ledru-Rollin et La Mennais est peut-être le plus habituellement irrité de la gauche. Pendant que l’Assemblée crie, murmure, hurle, rugit, rage et tempête, Changarnier bâille.




Changarnier est hautain et brave. Il supporte avec impatience la suprématie de son ancien subordonné Cavaignac. Il en parle toujours comme de l’homme qui doit lui céder le pas dans les grandes occasions. L’autre jour il disait :

— Soyez tranquille. Le cheval de Cavaignac est bien dressé. Il sait son devoir. Il viendra toujours de lui-même se placer derrière le mien.




VI

LAGRANGE.


Lagrange a, dit-on, tiré le coup de pistolet du boulevard des Capucines[1], fatale étincelle qui a mis le feu aux colères et allumé l’embrasement de Février. Il s’intitule : détenu politique et représentant du peuple.

Lagrange a des moustaches grises, une barbe grise, de longs cheveux gris ; il déborde de générosité aigrie, de violence charitable et de je ne sais quelle démagogie chevaleresque ; il a dans le cœur de l’amour avec lequel il attise toutes les haines ; il est long, mince, maigre, jeune de loin, vieux de près,

  1. La légende a été, depuis, reconnue fausse. (Note de l’éditeur.)