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Une particularité, c’est que le déjeuner de M. Guizot devint le dîner de M. Ledru-Rollin. Ce n’est pas la première fois que ce qui est servi à la monarchie est mangé par la République.

Cependant les fugitifs avaient pris la rue Bellechasse. M. Guizot marchait le premier, donnant le bras à Mme Duchâtel, son pardessus de fourrure boutonné, son chapeau comme à l’ordinaire renversé sur le derrière de la tête, fort reconnaissable. Rue Hillerin-Bertin, Mme Duchâtel s’aperçut que des hommes en blouse regardaient singulièrement M. Guizot. Elle le fit entrer dans une porte cochère ; il se trouva qu’elle en connaissait la portière. On fit monter M. Guizot au cinquième étage, dans une chambre inhabitée, et on l’y cacha.

M. Guizot passa un jour dans cette cachette, mais il n’y pouvait rester. Un de ses amis se souvint d’un libraire, grand admirateur de M. Guizot, qui avait souvent, dans des temps meilleurs, déclaré qu’il se dévouerait et donnerait sa vie pour celui qu’il appelait un « grand homme », et qu’il en souhaitait l’occasion. (On ne m’a pas dit le nom de ce libraire.) On l’alla trouver. On lui rappela ses paroles, on lui dit que l’heure qu’il avait désirée était venue. Le brave homme de libraire ne faillit pas à ce qu’on attendait de lui. Il offrit sa maison et cacha M. Guizot dix jours entiers.

Au bout de ces dix jours, on loua les huit places d’un compartiment du chemin de fer du Nord. M. Guizot s’y transporta à la nuit tombante. Les sept personnes qui l’accompagnaient et qui se dévouaient à son évasion prirent place près de lui dans le compartiment. On gagna ainsi Lille, puis Ostende. De là, M. Guizot passa en Angleterre.

L’évasion de M. Duchâtel fut plus compliquée.

Il resta caché dans Paris jusqu’au 27. Le 28, M. Arago lui fit remettre un passeport ainsi conçu : — Les autorités de la République laisseront circuler librement le sieur Masson auquel j’ai donné une mission de confiance pour le service de la République. Signé : Arago. — M. Duchâtel se grima, se mit des moustaches et partit pour le Havre. Il fut arrêté trois fois en route. Le passeport le tira d’affaire. Au Havre, le commissaire de marine, M. de la Gâtinerie, lui dit en souriant : — Monsieur Masson, je vous connais bien, passez, — et le fit embarquer.

Il commençait à s’installer, lorsqu’on vint le prévenir que le paquebot ne partait pas. Il se crut découvert et perdu. Le paquebot était tout simplement retenu par le consul d’Angleterre, probablement pour favoriser au besoin la fuite de Louis-Philippe. M. Duchâtel revint à terre et passa la nuit et la journée du lendemain dans l’atelier d’une femme peintre qui lui était dévouée.

Le lendemain autre paquebot, autre embarquement. M. Duchâtel des-