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à quelques pas du tableau des Enfants d’Édouard. Une grande draperie bleue, ornée d’un assez vilain galon jaune, coupait la galerie en deux.

Le chancelier a réclamé la parole. On a fait silence. Il a expliqué à la cour qu’avant d’entrer en séance il était de son devoir de l’entretenir de Pellapra. Pellapra s’est évadé. Y a-t-il quelque reproche à faire, soit au chancelier, soit même à la cour ? devait-on mettre les accusés en état d’arrestation ? Non. En thèse générale et pour tous les accusés, la cour des pairs a toujours adouci le plus qu’elle a pu les formes de la justice et n’ordonne d’arrestations que les indispensables. Dans le cas particulier, pourquoi une arrestation ? Point de prison attachée même à la culpabilité déclarée. La dégradation civique, nulle privation de la liberté, voilà la peine encourue. La prévention pourrait-elle être plus sévère que la condamnation[1] ? En outre, la qualité des personnes n’était-elle pas à considérer ? Pouvait-on craindre l’évasion d’un homme comme Pellapra si puissamment riche, a dit le chancelier, que la contumace va frapper par le séquestre de tous ses biens ? Enfin, quoi qu’il en soit, l’évasion est consommée, le chancelier s’est concerté avec le procureur général, la cour statuera. Le chancelier réclame une ordonnance de prise de corps contre Pellapra. En attendant, il a décerné un mandat d’amener. Le ministre de l’intérieur a mis le télégraphe en mouvement. Le signalement de Pellapra a été envoyé par toute la France. Le chancelier a lu ce signalement : Soixante-quinze ans, visage allongé, teint coloré. — Coloré ? point du tout ! a dit le duc de Brancas. Il est livide.

M. le chancelier a ajouté que, sur son ordre, la police s’était transportée chez Pellapra, quai Malaquais, 17 ; que Pellapra était absent, que Mme Pellapra était seule chez elle, et avait répondu aux questions du commissaire délégué que son mari serait de retour dans deux jours.

Le greffier, M. Cauchy, sur l’ordre du chancelier, a lu à la cour une lettre de Pellapra à son avocat, Me Gauthier, envoyée par l’avocat à M. le chancelier. Dans cette lettre, Pellapra rappelle ses infirmités, sa vieillesse, les incommodités qui l’empêcheraient de soutenir les longueurs du débat, l’effroi que lui cause une incarcération possible loin des siens auxquels il est habitué, la fatigue, la souffrance, tant d’émotions depuis six semaines ; il dit à son avocat, qu’il appelle son cher ami, que sa conscience ne lui reproche rien, et que s’il déserte le débat et l’accusation publique, ce n’est pas par peur de la justice, mais par crainte de ses infirmités et de ses maladies.

À cette lettre était joint un certificat d’un médecin, membre de l’académie

  1. 21 juillet. — Je relis après le procès les notes écrites au moment même et sur place, et je fais cette remarque que le chancelier, qui ne voyait pas au commencement de l’affaire de prison possible pour les condamnés, a fini par voter la prison pour Teste à qui on l’a infligée et pour Cubières à qui on l’a épargnée. (Note de Victor Hugo.)