Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome I.djvu/256

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


moi à montrer sa tête chauve et à traîner sa pauvre vieille carcasse sur des planches mal rabotées, devant quatre chandelles de suif, parmi des cabotins qui ont été aux galères ! ou qui devraient y être ! Ah, Monsieur Hugo, tout cela vous est égal à vous qui vous portez bien, mais nous sommes de pauvres misérables créatures !




IV

FRÉDÉRICK LEMAÎTRE.


1847.

Frédérick Lemaître est bourru, morose, et bon. Il vit seul avec ses enfants et sa maîtresse, qui est en ce moment Mlle Clarisse Miroy.

Frédérick aime la table. Il n’invite jamais personne à dîner que Porcher, le claqueur, par occasion. Frédérick et Porcher se tutoient. Porcher a du bon sens, de bonnes manières et beaucoup d’argent, qu’il prête galamment aux auteurs dont le terme va échoir. Porcher est l’homme dont Harel disait : — Il aime, protège et méprise les gens de lettres.

Frédérick n’a jamais moins de quinze ou vingt plats à sa table. Quand la servante les apporte, il les regarde et les juge sans les goûter. Souvent il dit : — C’est mauvais. — En avez-vous mangé ? — Non, Dieu m’en garde ! — Mais goûtez-y. — C’est détestable. — Mais, je vais y goûter, dit Clarisse. — C’est exécrable. Je vous le défends. — Mais laissez-moi essayer. — Qu’on emporte ce plat ! c’est une ordure. — Et il fait venir sa cuisinière et lui lave la tête.

Il est extrêmement craint de tous dans sa maison. Ses domestiques vivent dans la terreur. Ses enfants tremblent. À table, s’il ne parle pas, personne ne dit mot. Qui oserait rompre le silence quand il se tait ? On dirait un dîner de muets ou un souper de trappistes, à la chère près. Il mange volontiers le poisson à la fin. S’il a un turbot, il se le fait servir après les crèmes. Il boit en dînant une bouteille et demie de vin de Bordeaux. Puis après dîner il allume son cigare et, tout en le fumant, il boit deux autres bouteilles de vin.

C’est du reste, un comédien de génie et fort bonhomme. Il pleure aisément et pour un mot, dur ou doux, qu’on lui dit fâché.

Il a eu une fois une attaque de goutte. Porcher qui a la goutte s’en est tiré par l’hydrothérapie. — Comment as-tu fait ? lui a dit un jour Frédérick. — Je me suis mis à ne boire que de l’eau. — J’aime mieux avoir la goutte, dit Frédérick.