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26 mars.

J’ai été à l’enterrement de Mlle Mars.

Je suis arrivé à midi. Le corbillard était déjà à la Madeleine. Il y avait une foule immense et le plus beau soleil du monde. C’était jour de marché aux fleurs sur la place. J’ai pénétré avec assez de peine jusque sur le perron ; mais, là, impossible d’aller plus loin. L’unique porte était encombrée ; personne ne pouvait plus entrer.

J’apercevais dans l’ombre de l’église, à travers la clarté éblouissante de midi, les étoiles rougeâtres des cierges rangés autour d’un haut catafalque noir. Les peintures du dôme faisaient un fond mystérieux.

J’entendais les chants des morts qui venaient jusqu’à moi, et tout autour de moi les propos et les cris de la foule. Rien n’est triste comme un enterrement ; on ne voit que des gens qui rient. Chacun accoste gaîment son voisin et cause de ses affaires.

L’église et le portail étaient tendus de noir, avec un écusson en galons d’argent contenant la lettre M. Je me suis approché du corbillard qui était en velours noir galonné d’argent avec cette lettre M. Quelques touffes de plumes noires avaient été jetées à l’endroit où l’on met le cercueil.

Le peuple de Paris est comme le peuple d’Athènes, léger, mais intelligent. Il y avait là des gens en blouse et en manches retroussées qui disaient des choses vraies et vives sur le théâtre, sur l’art, sur les poètes. Ils cherchaient et nommaient dans la foule les noms célèbres. Il faut à ce peuple de la gloire. Quand il n’a pas de Marengo ni d’Austerlitz, il veut et il aime les Dumas et les Lamartine. Cela est lumineux et ses yeux y courent.

Je suis resté sous le péristyle, abrité du soleil par une colonne. Quelques poëtes m’avaient rejoint et m’entouraient, Joseph Autran, Adolphe Dumas, Hippolyte Lucas, Auguste Maquet.

Alexandre Dumas est venu à nous avec son fils. La foule le reconnaissait à sa tête chevelue, et le nommait.

Vers une heure, le corps est sorti de l’église, et tout le monde.

Les propos éclataient parmi les assistants :

— Ah ! voilà Bouffé ! — Où est donc Arnal ? — Le voici. — Tiens, ceux-ci en noir sont les sociétaires du Théâtre-Français. — Le Théâtre-Français assiste à son propre enterrement. — Voilà des femmes. Mme Volnys, Mme Guyon, Rose Chéri. — Celle-ci, c’est Déjazet ; elle n’est plus très jeune ; cela doit lui donner à réfléchir. Etc., etc.

Le corbillard s’est mis en mouvement, et nous avons tous suivi à pied. Derrière nous, venaient une douzaine de voitures de deuil, et quelques