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crois bien ! J’ai assez pesté devant ce maudit Cadiz. J’ai investi la place et j’ai été forcé de m’en aller comme j’étais venu. — Maréchal, pendant que vous étiez devant, j’étais dedans. — Je le sais, sire. — Les cortès et le cabinet anglais m’offraient le commandement de l’armée anglo-espagnole. — Je me le rappelle. — L’offre était grave. J’hésitais beaucoup. Porter les armes contre la France ! pour ma famille, c’est possible ; mais contre mon pays. J’étais fort perplexe. Sur ces entrefaites, vous me fîtes demander par un affidé une entrevue secrète, entre la place et votre camp, dans une petite maison située sur la Cortadura. Vous en souvenez-vous, Monsieur le maréchal ? — Parfaitement, sir ; le jour même fut fixé et le rendez-vous pris. — Et je n’y vins pas. — C’est vrai. — Savez-vous pourquoi ? — Je ne l’ai jamais su. — Je vais vous le dire. Comme je me disposais à vous aller trouver, le commandant de l’escadre anglaise, averti de la chose je ne sais comment, tomba brusquement chez moi et me prévint que j’étais sur le point de tomber dans un piège ; que, Cadiz étant imprenable, on désespérait de m’y saisir, mais qu’à la Cortadura je serais arrêté par vous ; que l’empereur voulait faire du duc d’Orléans le second tome du duc d’Enghien, et que vous me feriez immédiatement fusiller. Là, vraiment, ajouta le roi avec un sourire, la main sur la conscience, est-ce que vous vouliez me faire fusiller ? — Le maréchal est resté un moment silencieux, puis a répondu, avec un autre sourire, non moins inexprimable que le sourire du roi : — Non, sire, je voulais vous compromettre.

La conversation a changé d’objet. Quelques instants après, le maréchal a pris congé du roi, et le roi, en le regardant s’éloigner, a dit en souriant à la personne qui entendait cette conversation : — Compromettre ! compromettre ! cela s’appelle aujourd’hui compromettre. En réalité, c’est qu’il m’aurait fait fusiller.




4 août 1844.

Hier, le roi m’a dit : — Un de mes embarras en ce moment, dans toute cette affaire de l’université et du clergé, c’est M. Affre.

— Alors, sire, ai-je dit, pourquoi l’avez-vous nommé ?

— C’est une faute que j’ai faite, je m’en accuse. J’avais d’abord nommé à l’archevêché de Paris le cardinal d’Arras, M. de la Tour d’Auvergne.

— C’était un bon choix, ai-je repris.

— Oui, bon. Insignifiant. Un vieillard honnête et nul. Un bonhomme. Il était fort entouré de carlistes. Fort circonvenu. Toute sa famille me haïssait. On l’amena à refuser. Ne sachant que faire, et pressé, je nommai M. Affre. J’aurais dû m’en défier. Il n’a pas la figure ouverte ni franche. J’ai pris cet