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Cette chose a été bâtie il y a deux ans tout au plus. Le mur a cette hideuse et glaciale blancheur du plâtre neuf. Le tout est chétif, mesquin, haut, triangulaire, et a la forme d’un morceau de fromage de Gruyère coupé pour un dessert d’avare. Il y a des portes toutes neuves qui ne ferment pas, des châssis de fenêtres à vitres blanches déjà constellées çà et là d’étoiles de papier. Ces étoiles sont coupées coquettement et collées avec soin. Il y a un affreux faux luxe qui fait mal. Des balcons de fer creux mal attachés au mur, déjà rouillé et pourri autour des scellements ; des serrures de pacotille autour desquelles vacillent, accrochés à trois clous, d’horribles ornements de cuivre gaufré qui se vertdegrise ; des persiennes peintes en gris qui se disloquent, non parce qu’elles sont vermoulues, mais parce qu’elles ont été faites en bois vert par un menuisier voleur. On a froid en regardant cette maison. On frissonne en y entrant. Une humidité verdâtre suinte au pied de la muraille. Cette bâtisse d’hier est déjà une ruine ; c’est plus qu’une ruine, c’est un désastre ; on sent que le propriétaire est en faillite et que l’entrepreneur est en fuite.

Derrière la maison, un mur blanc et neuf comme le reste enclôt un espace dans lequel un tambour-major ne pourrait se coucher tout de son long. Cela s’appelle le jardin. On y voit sortir de terre, tout grelottant, un petit arbre long, fluet et malade, qui semble toujours être en hiver, car il n’a pas une seule feuille. Ce balai s’appelle un peuplier. Le reste du jardin est ensemencé de vieux tessons et de culs de bouteilles. On y remarque deux ou trois chaussons de lisière.

Dans un coin se dresse sur un tas d’écaillés d’huîtres un vieux arrosoir de fer-blanc peint en vert, bossue, rouillé et crevé, habité par des colimaçons qui l’argentent de leurs traînées de bave.

Entrez. Dans l’antique masure, dans l’autre, vous trouverez peut-être une échelle branlant, comme dit Régnier, du haut jusques en bas. Ici vous trouvez un escalier.

Cet escalier, orné d’une rampe à boule de cuivre, a quinze ou vingt marches de bois, hautes, étroites, à angles tranchants, lesquelles montent perpendiculairement au premier étage et tournent sur elles-mêmes selon une spirale d’environ dix-huit pouces de diamètre. Ne seriez-vous pas tenté de demander une échelle ?

Au haut de cet escalier, si vous y arrivez, mettez la chambre où nous vous avons déjà introduit. Donner une idée de cette chambre est difficile. C’est le bouge neuf dans toute son abominable réalité. La misère est là partout ; une misère toute fraîche, qui n’a ni passé, ni avenir, et qui ne peut prendre racine nulle part. On devine que le locataire est emménagé d’hier et déménagera demain. Qu’il est arrivé sans dire d’où il venait et qu’il s’en ira en mettant la clef sous la porte.