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corps se mue en sept tours d’années et change tous ses atomes, si notre âme se renverse à la secousse des événements, que reste-t-il donc ? Si notre essence est une perpétuelle métempsycose physique et morale, de quel droit croire à notre identité et pourquoi tenir à la vie ? L’homme n’existe-t-il pas aussi bien quand il n’est plus qu’une touffe d’herbe sur son sépulcre ou un anneau de larves sous la terre ?

L’ancien moi ne revenait en lui que pour pleurer sa propre mort.

— Je ne souffre plus, c’est évident. Je ne pourrai donc même pas souffrir !

Sa douleur, qu’elle fût inavouée ou abstruse, s’envenimait du remords et de la honte de ne plus l’absorber tout entier. Il fallait souffrir, aimer : l’un ou l’autre, ou les deux ! Mais ni l’un ni l’autre, c’était peu : immoral, plat, bête, ennuyeux !

— Allons à Castellamare.

Pendant que la voiture, au sommet de pentes rapides, longeait les côtes, il oublia qu’il avait tantôt dénié son enfer :

— Ma vie est courte, mais ne puis-je pas dire que c’est une douleur éternelle, celle qui tiendra toute ma vie, puisque les temps qui s’écouleront après ma mort seront pour moi comme s’ils n’existaient pas, puisque cette vie est toute ma part d’éternité ?

Après un long silence il dit, d’une voix perçante et rauque :

— Georges ! Nous sommes les traîne-malheur !