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raient d’une aile diaphane : puis elles ont disparu pour ne jamais plus revenir avec cette fraîcheur de rêve. Et, dans la peine, elles repassent, haillonneuses, mouillées de pluie, phalènes agonisantes et laides, papillons de nuit ; on les reconnaît pourtant, et, avec la rancœur d’un idéal désillusionné, on leur crie : « C’est bien, je t’ai vue, va-t’en ! »

— Va-t’en, se disait Pierre. À d’autres ! C’est fini pour nous, ces poèmes-là ! Nous sommes les expérimentés, maintenant !

Pour chasser son âme avec sa propre voix, il demanda tout haut : « Ne constates-tu pas que je ne suis plus le même ? Quand je me considère, je me trouve répugnant… C’est vrai, ajouta-t-il avec un éclat de mauvais rire… Bah ! Les hommes vous trompent jusqu’au point de tuer en vous toute naïveté, et quand c’est dûment achevé, ils disent que votre caractère est méprisable. »

Un couple d’amoureux, riant et se bousculant, et criant fort, les croisa sur le quai.

— Heureuses gens ! fit Desreynes.

— Pauvres gens ! reprit Arsemar. Il semblerait que rien ne fût plus égalitaire que l’amour, tâche procréatrice, consolation physique des cœurs… Peut-être n’est-ce ici que le dernier mot d’un orgueil outrageant, mais je ne puis imaginer que les natures grossières trouvent dans la volupté, sans raffinement, sans art, sans culte, les mêmes joies que nous y trouvons ; les en entendre parler me chagrine tous