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Page:Haraucourt - Amis, 1887.djvu/318

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La pitié parla aux colères. L’affection n’était donc pas morte ?

La jalousie et l’affection luttaient. L’homme ne détruit pas en un soir ce qu’il a dressé en quinze années de patience et d’amour. Était-il donc possible que ce fût celui-là ! Non, un autre, son image, sa bête, sans le consentement de son cœur ! Le cœur n’était revenu que pour pleurer sur le forfait, trop tard, mais pur encore, et s’offrait maintenant dans le remords, pour l’expiation. Le même malheur les avait frappés tous les deux et chacun en avait sa part ; frères jadis dans l’espérance, ils étaient aujourd’hui frères en désespoir. Dans sa forte bonté, Pierre oubliait un peu son mal pour prendre en compassion le mal de son ami ; il conçut le sentiment d’avoir été injuste cette nuit, trop sévère pour une victime qui souffrait comme lui, et se ressouvint que la misère aigrit notre pensée et fait nos jugements iniques… Et puis, il l’aimait, malgré tout !

Il se leva et vint à lui ; Georges apprit qu’il était sauvé.

— Pauvres nous, dit Pierre, quelle vie sera la nôtre !

Ils s’embrassèrent : ce pardon raisonné transporta Georges d’une telle ivresse, qu’il eût voulu en ce moment avoir cent mille vies pour les donner d’un coup et reprendre sa faute. Pierre eut, dans le commencement de cette étreinte, un bref ressaut de ses rancunes ; mais quand il en sortit, la paix était rassise en lui.