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Page:Haraucourt - Amis, 1887.djvu/206

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nom qu’à celle qui coulait un siècle ou dix siècles plus tôt : il nous semble qu’elle soit toujours une, puisqu’elle garde le même aspect et la même saveur, qu’elle tourne sensiblement aux mêmes angles, bondit sur les mêmes obstacles et dévale la même pente, par la double force de nature et de coutume… Et comme on dit l’eau de cette rivière, on dit l’âme de cet homme ; mais nous ne restons pas plus nous que le fleuve qui passe.

— Seigneur, murmurait l’épouse, que mon mari est donc ennuyeux !

Georges lui paraissait d’autant plus spirituel et plus joli ; mais d’un esprit qu’elle constatait en dehors de ses paroles et d’une grâce qu’elle ne cherchait pas à analyser dans ses lignes ; elle l’admirait en quelque sorte pour ce qu’il aurait pu dire et montrer, et cela, volontairement un peu, avec un effort conscient pour l’admirer et s’en repaître davantage ; elle se concentrait à trouver plaisir dans chacun de ses gestes et chacune de ses phrases, afin de ne rien perdre des agréments du dernier jour. Elle le fixait d’un regard plus profond, comme pour voir en lui, et Georges, à quelques reprises, en fut gêné. Il essayait de deviner toute la pensée de Jeanne ; elle-même s’y attachait aussi.

— Est-ce que je l’aime ?… C’est sa vie, que j’aimerais… Pierre est pourtant plus beau… Comme nous allons nous assommer demain !

Des révoltes subites la secouaient contre ce départ : l’existence était bien injuste pour elle ! Mais de quel