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Page:Haraucourt - Amis, 1887.djvu/127

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les reins au rebord d’un piano, poser le coude sur la tablette, et sourire d’approbation. Au fond, il n’avait de la musique qu’une demi-compréhension, ne le cachait point, et se permettait même un peu de dédain pour la mélomanie affectée de notre siècle. Il disait, en se levant de table :

— N’allons-nous pas verser quelque bon flot de mélodie ?

Merizette le battait, indignée de l’irréligion.

— Notre époque a inventé ce culte : c’est un plaisir de névropathes.

Il insistait :

— Que la musique soit le premier des arts sensitifs, je le veux bien, mais c’est le dernier des arts intellectuels. La double preuve, c’est qu’il est le mieux compris des femmes.

Et Jeanne le battait encore, pour défendre son sexe. Elle le poursuivait à travers le salon, et leurs courses bousculaient les sièges.

— Voilà comment j’aime le bruit, criait Georges, celui-là ne veut rien prouver. Fi de vos compositeurs qui font rouler le char du rêve sur le pavé des bonnes intentions !…

Jeanne effleurait les touches du bout des doigts, et Pierre, assis à côté d’elle, posait la main sur son épaule.

La musique le plongeait dans des rêveries proches de l’extase ; Georges restait debout, et certaines phrases l’enveloppaient de charme.