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Page:Haraucourt - Amis, 1887.djvu/124

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le soleil fût tombé dans la courbe de l’horizon, elle se reprocha d’avoir conservé trop longtemps une colère qui la diminuait dans sa propre estime, comme un nouveau témoignage de faiblesse.

Le soir était superbe : le fleuve se déroulait en ruban de moire bleue sur des peluches aux tons chauds, encadrées dans la gaze des brumes ; une paix infinie embellissait le monde. Au pied de la colline, le Merizet, dans le fouillis des frondaisons, faisait un nid rose et doré. Les passereaux se couchaient en piaillant ; et d’en haut, on voyait les feuilles trembler, comme vivantes.

Georges sentit qu’il aimait cette patrie ; il connaissait maintenant les arbres et les sentes, les rochers et les coteaux, toutes les voix et tous les cris. Ce coin de terre, où tant d’émotions l’avaient secoué pour finir peu à peu dans une adoucissante espérance, ce bois où une femme avait pleuré, cette fraîche maison où l’attachait un devoir de vertu, toutes ces choses lui semblaient une intime partie de son existence et de son cœur.

Jeanne, qui tenait son bras, lui parut vraiment belle, et pour la première fois, dans ce calme, en redescendant vers la plaine, une sorte de naissante union se fit entre ces deux âmes, trop semblables pour l’amour, trop dissemblables pour l’estime.

La nuit roula et s’élargit sur les quatre horizons ; alors la lune, presque pleine, brilla, blonde d’abord, puis toute blanche.