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Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, II.djvu/94

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L’église était vieille, toute ridée, toute grise ; on voyait, à travers ses vitraux, quelques lampes s’allumer et s’éteindre ; des paysans jouaient et couraient devant le porche.

Smarh et Satan s’étaient assis au pied de l’if dont les rameaux allaient tout alentour, comme une large rose verte. Il se fit un silence, les hommes se turent, le vent cessa de souffler ; la nuit vint, Satan et Smarh se regardèrent longtemps l’un l’autre sans rien dire.

Satan était étendu sur l’herbe, il promenait son regard fauve sur l’horizon, et sa griffe entrait machinalement dans une fente de tombeau et remuait sa cendre. Smarh le regardait, plein d’effroi, il tremblait comme la feuille, jamais il ne s’était senti si faible.

La nuit vint, une nuit toute splendide, pleine de clartés ; les feux rouges et bleus sortaient et rentraient de terre, la terre remuait et semblait s’agiter comme les vagues ; les hommes se mirent à fuir, mais la terre du cimetière montait sur les corps et les engloutissait. Les vitraux de l’église parurent s’agiter eux-mêmes et prendre vie, les lampes, allumées et vacillantes, les frappaient par derrière et semblaient les faire remuer, comme si les fleurs peintes eussent été des fleurs vertes et que quelque vent d’enfer les eût agitées.

Les personnages se mirent à marcher d’eux-mêmes, et Smarh vit le Christ dans le désert. Il était seul. Tout à coup le diable se présentait à lui, il avait une tête monstrueuse et ricanait horriblement, le Christ avait peur, Satan ouvrait la bouche, étendait les mains et faisait claquer ses ongles.

Smarh se détourna vivement vers lui, il lui semblait le voir ainsi, mais plus horrible ; il marchait dans le feu, et une sueur de sang coulait sur son corps. Les tombeaux semblaient s’agiter comme des débris de navire, sur les vagues vertes du gazon, qui ondulait mollement et laissait voir des quartiers de squelettes et