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Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, II.djvu/90

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SMARH.

Mais ne suis-je pas déjà assez ployé comme un roseau ? Tu veux donc que l’orage aille toujours jusqu’à ce qu’il m’ait brisé tout à fait ?

SATAN.

Oui ! Pour te laisser sur quelque grève déserte, où le désespoir, comme un vautour, viendra manger ton âme.

SMARH.

J’irai donc ainsi de dégoûts en dégoûts, repu et toujours traîné aux festins ! Tu vas me conduire ainsi par les mondes ! Oh ! J’en ai assez. Grâce ! Toujours de l’ennui morne et sombre ! Toujours le doute aux entrailles ! Pitié ! Pitié !

SATAN.

Non ! Non ! Je veux que tu n’aies plus de doute, et que ta pensée s’arrête et ne tournoie plus sur elle-même comme la terre dans sa course ivre et chancelante.

SMARH.

Et que vas-tu me faire ? Vas-tu me changer, me donner un autre corps ? Car le mien est déjà vieux ; j’ai en moi le souvenir de dix existences passées, et déjà je me suis heurté à tant de choses que si je vais ainsi je tomberai en poussière.

SATAN.

Ton sang est vieux, dis-tu ? J’y ferai couler du poison dedans, qui nourrira ta chair flétrie ; je te soutiendrai jusqu’au jour où tu pourras aller seul, jusqu’au jour où je te lâcherai de ma griffe. Maintenant va, cours, bondis dans les vices, les crimes et les passions. Oh ! Je vais animer ton existence, je vais te gonfler le cœur jusqu’à ce qu’il crève