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Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, II.djvu/87

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de m’en aller, de me détacher de la pierre et de sauter ; je m’allonge tant que je peux, mais j’ai les pieds pris dans la cathédrale. En nous efforçant toutes à la fois, nous pourrons peut-être nous en déraciner, ou l’entraîner derrière nous ; faisons tous nos efforts, poussons en avant, tendons nos jarrets de granit, hérissons nos crinières de pierre. Nous avons envie de nous mettre à marcher sur la terre avec les serpents et de sauter par bonds, au lieu de rester suspendues dans l’infini, à regarder la foule s’agiter en bas et les hiboux battre des ailes autour de nos flancs. Et Satan aussitôt dit à l’église : — non, je ne veux plus de toi ! Il y a longtemps que tu me gênes dans ma marche et que tes aiguilles embarrassent mes pas ; je t’abattrai, car tu es belle quoique vieille, et je te hais de ma haine éternelle ; je t’abattrai, car tu obstrues mes rues, et les chars courront mieux quand tu n’y seras plus.

Tu n’as plus pour te défendre ni l’amour du croyant ni celui de l’artiste, mon esprit s’est infiltré dans tes veines depuis la base de ton plus profond pilier jusqu’à l’air qui surmonte ta plus haute aiguille, le vice suinte de tes pierres, et le doute te ronge à la face et te mange la figure. Que veux-tu faire ? Tu vas retomber sur la terre, où l’herbe te couvrira pour toujours.

Ainsi, mon bénitier, comme tu es de marbre blanc et solide, tu seras ma coupe où je bois du sang, ton eau servira à laver les pieds de quelque cheval de guerre. La nef va tomber par terre, la voûte va s’éventrer comme un ventre trop plein et qui crève.

Les colonnes frêles vont se casser comme un roseau sous le poids de leur cathédrale, qui s’abaissera tout à l’heure comme un flot de la mer qui s’est monté bien haut, et qui tombe ensuite sur la surface unie et vide.