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Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, II.djvu/79

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pas du pays ? Oui, je le vois à vos vêtements. Oh ! Si vous venez du beau pays d’Allemagne, dites-moi si le Rhin coule toujours, si la cathédrale de Cologne, avec ses saints de pierre, est toujours debout ; dites-moi si les arbres ont toujours des feuilles, car, pour moi, je crois que la nature est changée depuis que je suis dans cette ville hideuse.

YUK.

Voyons, contez-nous cela, à des compagnons de votre état, de votre pays.

LE PAUVRE.

Mon état ? Je n’en ai pas. Mon pays ? Je n’en ai plus. Est-ce qu’il y en a pour le malheureux ? Celui qui a un pays, c’est celui qui est heureux, mais le malheureux n’a pour patrie que son cœur plein d’angoisse. Que voulez-vous que je vous dise ? Je ne sais rien, si ce n’est que je hais les riches et que j’ai faim. Je suis parti de mon pays parce qu’on m’en a chassé avec des huées et des pierres, car mes guenilles étaient sanglantes, il y avait une infamie dans notre famille. Ah ! L’infamie, c’est de vivre comme je vis. J’ai donc été sans savoir où, à l’aventure, marchant dans les routes et les campagnes, vivant en volant une pomme, un fruit, un morceau de pain ; on me repoussait toujours, on disait que j’étais laid.

Yuk, riant.

Ah ! Ah ! Ah !

LE PAUVRE.

Je n’avais appris aucun métier, je ne savais que manger et je n’avais rien à manger ; parfois, j’étais pris d’une fureur immense, et il me semblait que j’aurais broyé le monde d’un coup de pied. Il me fallait, le soir, aller disputer aux chiens les immondices du coin de la borne et les haillons jetés dans la