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Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, II.djvu/59

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SATAN.

On te demande ce que c’est que la vie.

YUK.

Qui cela ? Qui fait une pareille question ? (Satan lui désigne Smarh.) vraiment ! (riant.) la vie ? Ah ! Par Dieu ou par le diable, c’est fort drôle, fort amusant, fort réjouissant, fort vrai ; la farce est bonne, mais la comédie est longue. La vie, c’est un linceul taché de vin, c’est une orgie où chacun se soûle, chante et a des nausées ; c’est un verre brisé, c’est un tonneau de vin âcre, et celui qui le remue trop avant y trouve souvent bien de la lie et de la boue.

Tu veux connaître cela ? Pardieu ! C’est facile ; mais tu auras le mal de mer avant cinq minutes et une envie de dormir, car tout cela te fatiguera vite, car l’existence te paraîtra une mauvaise ratatouille d’auberge, qu’on jette à chacun et que chacun repousse, repu aux premières cuillerées ; car les femmes te paraîtront de maigres mauviettes, les hommes de singuliers moineaux, le trône une gelée bien tremblante, le pouvoir une crème peu faite, et les voluptés de tristes entremets.

Un digne cuisinier, c’est vous, mon maître, qui nous servez toujours ce qu’il y a de plus beau sous le ciel ; vous, qui donnez les jolies pécheresses, laissant aux anges du ciel les dévotes jaunies. à nous, dont la nappe est faite avec les linceuls des rois, qui nous asseyons au large festin de la mort sur les trônes et les pyramides, qui buvons le meilleur sang des batailles, qui rongeons les plus hautes têtes de rois et qui, bien repus des empires, des dynasties, des peuples, des passions, des larges crimes, revenons chaque jour regarder le monde se mouvoir, les marionnettes gesticuler aux fils que nous tenons dans la main, qui voyons passer, en riant, les siècles amoncelés, et