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Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, II.djvu/217

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Marie, bientôt elle en fut toute couverte, et ces belles fleurs fanées, sous lesquelles elle dormait, la symbolisèrent à mon esprit. Comme elles, en effet, malgré leur fraîcheur enlevée, à cause de cela peut-être, elle m’envoyait un parfum plus âcre et plus irritant ; le malheur, qui avait dû passer dessus, la rendait belle de l’amertume que sa bouche conservait, même en dormant, belle des deux rides qu’elle avait derrière le cou, et que le jour, sans doute, elle cachait sous ses cheveux. À voir cette femme si triste dans la volupté et dont les étreintes même avaient une joie lugubre, je devinais mille passions terribles qui l’avaient dû sillonner comme la foudre, à en juger par les traces restées, et puis sa vie devrait me faire plaisir à entendre raconter, moi qui cherchais dans l’existence humaine le côté sonore et vibrant, le monde des grandes passions et des belles larmes.

À ce moment-là, elle s’éveilla, toutes les violettes tombèrent, elle sourit, les yeux encore à demi fermés, en même temps qu’elle étendait ses bras autour de mon cou et m’embrassait d’un long baiser du matin, d’un baiser de colombe qui s’éveille.

Quand je l’ai priée de me raconter son histoire, elle me dit :


— À toi je le peux bien. Les autres mentiraient et commenceraient par te dire qu’elles n’ont pas toujours été ce qu’elles sont, elles te feraient des contes sur leur famille et sur leurs amours, mais je ne veux pas te tromper ni me faire passer pour une princesse ; écoute, tu vas voir si j’ai été heureuse ! Sais-tu que souvent j’ai eu envie de me tuer ? une fois on est arrivé dans ma chambre, j’étais à moitié asphyxiée. Oh ! si je n’avais pas peur de l’enfer, il y longtemps que ça serait fait. J’ai aussi peur de mourir, ce moment-là à passer m’effraie, et pourtant j’ai envie d’être morte !