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Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, II.djvu/200

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herbes et les roseaux. Tout cela était beau, semblait heureux, suivait sa loi, son cours ; moi seul j’étais malade et j’agonisais, plein de désir.

Tout à coup je me mis à fuir, je rentrai dans la ville, je traversai les ponts ; j’allais dans les rues, sur les places ; les femmes passaient près de moi, il y en avait beaucoup, elles marchaient vite, elles étaient toutes merveilleusement belles ; jamais je n’avais tant regardé en face leurs yeux qui brillent, ni leur démarche légère comme celle des chèvres ; les duchesses, penchées sur les portières blasonnées, semblaient me sourire, m’inviter à des amours sur la soie ; du haut de leur balcons, les dames en écharpe s’avançaient pour me voir et me regardaient en disant : aime-nous ! aime-nous ! Toutes m’aimaient dans leur pose, dans leurs yeux, dans leur immobilité même, je le voyais bien. Et puis la femme était partout, je la coudoyais, je l’effleurais, je la respirais, l’air était plein de son odeur ; je voyais son cou en sueur entre le châle qui les entourait, et les plumes du chapeau ondulant à son pas ; son talon relevait sa robe en marchant devant moi. Quand je passais près d’elle, sa main gantée remuait. Ni celle-ci, ni celle-là, pas plus l’une que l’autre, mais toutes, mais chacune, dans la variété infinie de leurs formes et du désir qui y correspondait, elles avaient beau être vêtues, je les décorais sur-le-champ d’une nudité magnifique, que je m’étalais sous les yeux, et, bien vite, en passant aussi près d’elles, j’emportais le plus que je pouvais d’idées voluptueuses, d’odeurs qui font tout aimer, de frôlements qui irritent, de formes qui attirent.

Je savais bien où j’allais, c’était à une maison, dans une rue où souvent j’avais passé pour sentir mon cœur battre ; elle avait des jalousies vertes, on montait trois marches, oh ! je savais cela par cœur, je l’avais regardée bien souvent, m’étant détourné de ma route rien que pour voir les fenêtres fermées.