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Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, II.djvu/143

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s’enterrer puisque les taupes elles-mêmes s’enterraient. Il parla au nom de la morale outragée, on l’avait d’abord écouté car son discours commençait par des injures, on lui tourna bientôt le dos, un seul homme le regardait attentivement, c’était un sourd. Même un républicain proposa d’ameuter le peuple contre le roi, parce que le pain était trop cher et que cet homme venait de mourir de faim, il le proposa si bas que personne ne l’entendit.

Dans la ville ce fut pis et la cohue fut telle qu’ils entrèrent dans un café pour se dérober à l’enthousiasme populaire. Grand fut l’étonnement des amateurs de voir arriver un mort au milieu d’eux. On le coucha sur une table de marbre, avec des dominos. Jacques et André s’assirent à une autre et remplirent les intentions du bon docteur. On se presse autour d’eux et on les interroge : d’où viennent-ils ? qu’est-ce donc ? pourquoi ? point de réponse.

Alors c’est un pari — Ce sont des prêtres indiens et c’est comme cela qu’ils enterrent leurs gens. — Vous

vous trompez ce sont des Turcs. Mais ils boivent du vin. — Quel est donc ce rite-là ? dit un historien.

— Mais c’est abominable, c’est horrible, cria-t-on, hurla-t-on, quelle profanation, quelle horreur, dit un athée. — Un valet de bourreau trouva que c’était dégoûtant et un voleur soutint que c’était immoral.

Le jeu de billard fut interrompu et la politique de café en fut interrompue. Un cordonnier interrompit sa dissertation sur l’éducation et un poète élégiaque abîmé de vin blanc et plein d’huîtres osa hasarder le mot ignoble.

Ce fut un brouhaha — un oh d’indignation, beaucoup furent furieux car les garçons tardaient à apporter leurs plateaux, les hommes de lettres qui lisaient