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Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, II.djvu/131

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dans une béatitude qui n’a pas de nom et son âme s’en alla droit au Seigneur comme une outre pleine de bonheur et de liqueur.

Quand le soleil se fut baissé ils avaient déjà bu à trois, 15 bouteilles de Beaune (1re qualité 4) et fait tout un cours de théodicée et de métaphysique.

Car il résuma toute sa science dans ce dernier entretien.

Il vit l’astre s’abaisser pour toujours et fuir derrière les collines. Alors se levant et tournant les yeux vers le couchant il regarda la campagne s’endormir au crépuscule, les troupeaux descendaient, et les clochettes des vaches sonnaient dans les clairières, les fleurs allaient fermer leur corolle, et des rayons du soleil

couchant dessinaient sur la terre des cercles lumineux et mobiles. La brise des nuits s’éleva et les feuilles des vignes à son souffle battirent sur leur treillage, elle pénétra jusqu’à eux et rafraîchit leurs joues enflammées.

— Adieu, dit Mathurin, adieu, demain je ne verrai plus ce soleil, dont les rayons éclaireront mon tombeau, éclaireront ses ruines, et sans jamais venir à moi.

Les ondes couleront toujours et je n’entendrai pas leur murmure. Après tout j’ai vécu pourquoi ne pas mourir ? La vie est un fleuve, — la mienne a coulé entre des prairies pleines de fleurs sous un ciel pur, loin des tempêtes et des nuages, je suis à l’embouchure ! je me jette dans l’océan, dans l’infini, tout à l’heure mêlé à tout, immense et sans borne, je n’aurai plus la conscience de mon néant. Est-ce que l’homme est quelque chose de plus qu’une simple goutte d’eau de l’océan ou qu’une bulle de mousse sur le tonneau de l’électeur ?

Adieu donc vents du soir qui soufflez sur les roses penchées, sur les feuilles palpitantes des bois endormis, quand les ténèbres viennent, elles palpiteront longtemps encore, les feuilles des orties qui croîtront