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Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, II.djvu/117

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La gloire, par exemple ? Voyons : des conquérants, Alexandre, César, Napoléon… eh bien ! Des chars, de la poudre, du sang. Ah ! Quelle stupidité ! De la gloire ? La convoitise me brûle, et je ne peux pas dire la meilleure partie de la rage que j’ai dans le cœur.

Si je parlais de la mort plutôt ? C’est du néant, cela, c’est du vrai ; mais ma pensée s’y perd, et plus je pense moins je parle. Si j’étais un cadavre ressuscité, je dirais bien quelque chose, et si les vers qui nous déchirent le ventre c’est une joie ou un supplice ; et si la tombe est si noire qu’on le dit. Mais que dire ? Est-ce que c’est là la limite de l’art ? Est-ce que la poésie est un monde tout aussi mensonger que l’autre ? N’ira-t-on jamais plus loin ?

Et cependant j’ai du génie, je le sens, j’en suis plein, il me semble qu’il déborde… non, c’est de l’orgueil ! L’orgueil, le sang des poètes !

Rien dire, rester là, muet, en présence de ce monde idiot qui vous regarde avec sa mine béante, paillasse déguenillé qui pleure et qui veut rire, et qui demande encore quelque chose de beau pour l’amuser ! Mais l’amour, la gloire, la mort, l’orgueil, tous ces néants-là qui m’entourent et m’assiègent, pas une lettre de tout cela à écrire !

Dieu ? Autrefois j’y croyais. Que je me reporte par la pensée au temps où je priais la vierge à genoux, et où ma mère m’apprenait des prières. Si j’allais redevenir dévot, j’aurais au moins quelque chaleur, quelque conviction, je pourrais remuer les autres ; mais je suis trop fier pour mentir, et puis je ne le pourrais pas, moi qui rit en passant devant l’église et qui ai craché sur la croix, un jour où j’avais faim. Mais comment aimer quelque chose, espérer, croire, puisque tout est si horrible ici, puisque le doute est là, à chaque mot, puisque chaque croyance est tombée sous le coup de dent du malheur et du désespoir ? Dans ce monde et dans la poésie, dans le fini et dans