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Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, II.djvu/109

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les miettes qui tombent de ma bouche et la poussière que font mes pieds.

Alors tout le passé de sa vie apparut à Smarh, rapidement, d’un seul jet, comme dans un éclair. Il revit passer d’abord sa chaumière d’ermite, avec son crucifix de bois, avec sa vie sainte, avec ses jours purs, avec ses nuits tranquilles ; il se rappela que quelqu’un était venu lui parler, qu’il y avait eu alors dans son âme une immense confusion, tout un chaos de pensées ; et qu’il était parti avec cet être, qu’il était monté, monté, il ne savait où ni comment, mais à des hauteurs si hautes, si immenses, que la pensée même ne peut y atteindre ; et il avait une grande peur, son âme s’était pliée comme un roseau et s’était brisée sous l’ouragan de l’infini.

Puis il y avait eu une tempête, et il avait été, devant la nature, plus faible que l’aile d’une mouche ; il avait encore là senti quelque chose qui pesait sur lui, comme si on avait mis un plomb sur cette aile, et il était resté, tombé, attaché à cette lourde chaîne invisible.

Il avait vu aussi la vie barbare s’acheminant vers les cités, et les cités elles-mêmes, mais en dedans, avec toutes ces choses qui tombent, le roi, l’église, la vertu, tout cela se fanant et se pourrissant. Il y avait là un vide dans son souvenir. Puis tout à coup il vit repasser, comme par une illumination magique, toutes les femmes l’appelant, lui souriant ; il se rappela ses voluptés et ses dégoûts, toute la vie ! Et ses courses effrénées à cheval, tout écumeuses et toutes sanglantes du sang des morts, des cris, des bruits d’armes ; et puis une grande plaine toute vide, avec de la cendre, et il tomba mourant, abîmé par ces souvenirs, comme s’il était dans une arène et que sa pensée fût sortie de lui et qu’elle fût là le combattant avec des griffes de fer, secouant son