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Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, II.djvu/106

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pleins de poussière des empires, et la frange de mon manteau toute mouillée par les larmes des générations.

Il secoua son linceul et il en tomba de la poussière rougie.

— C’est l’histoire, ajouta le spectre ; ose dire qu’il y a immortalité sinon pour moi ?

YUK.

Pour moi.

— Qui donc es-tu ?

YUK.

Et toi ?

LA MORT.

La mort ! et toi ?

YUK.

Vois donc ! Ma tête va jusqu’aux nues, mes pieds remuent la cendre des tombeaux ; quand je parle, c’est le monde qui dit quelque chose, c’est le créateur qui crée, c’est la création qui agit ; je suis le passé, le présent, le futur, le monde et l’éternité, cette vie et l’autre, le corps et l’âme ; tu peux abattre des pyramides et faire mourir des insectes, mais tu ne m’arracheras pas la moindre parcelle de quelque chose.

Je me moque de ton linceul et de tes joies de sépulcre, je me ris de ta face qui a toujours glissé sur moi comme l’eau sur le marbre. Ta tête jaune, ton ventre en lambeaux, toute la poussière qui t’entoure, les pleurs de sang, les sanglots, tout ce magnifique cortège dont tu te fais gloire, les ruines, le passé, l’histoire, tous ces grains de sable qui forment ton trône, le monde qui est la roue sur qui tu tournes dans le temps, tout cela, te dis-je, depuis les océans les plus larges jusqu’aux larmes d’un chien, l’Atlas jusqu’à un tas de fumier, depuis un tronc jusqu’à un brin d’herbe, tout cela qui est ton domaine, ta gloire, ton royaume,