Page:Gourmont - Sixtine, 1923.djvu/56

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

sa sœur. Elle parlait de tout avec esprit, sa bonne humeur ne se froissait d’aucune taquinerie, et quand elle était, par hasard, seule avec Lélian, une flamme étrange, d’un charme presque mystérieux, éclatait dans ses yeux obscurs. À force de les regarder, Lélian découvrit que ces yeux, d’un brun noir, avaient une gamme d’expression parfaitement nuancée ; ils parlaient. Dès lors, et dans les moments qu’il ne consacrait pas à Marcelle, il s’ingénia à épeler le langage des yeux de Marceline.

Il y songeait autant qu’un homme, à la veille de se marier, peut songer à des yeux qui ne sont pas ceux qu’il épouse, lorsque Marceline, subitement souffrante, garda pendant trois jours la chambre. Ce hasard fut décisif : les yeux noirs reprirent leur langage et si clairement qu’il fallut les comprendre.

C’était le jour même du mariage, le matin. Tout à fait guérie, mais pâle encore un peu, Marceline errait dans le jardin, agaçant çà et là les fleurs d’une chiquenaude, sans en cueillir une seule. Lélian, de son côté, se promenait pour duper son impatience : ils se rencontrèrent.

Que se passa-t-il entre eux pendant qu’ils allaient, par les allées, silencieux et lents ? Que disaient-ils, par les allées ? Lélian entendit sans étonnement ces paroles de Marceline qui les jeta comme une flèche, en le quittant soudain :

« Surtout ne vous trompez pas de porte, ce soir, nous sommes voisines, ma sœur et moi ! »

Au retour de l’église, il y eut un grand repas qui se prolongea vers la soirée et ensuite des danses et