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l’amour, me quereller avec ma femme à heure fixe, me lever tard, exténuer dans le bruit vain des théâtres l’ennui des soirs, manger des nourritures qui chargent les nerfs de vibrants fluides et occuper les heures de pluie à une honorable compilation.

— Se vêtir d’amour, dit Calixte, ce serait mieux. Transporter en une femme son égoïsme : être jaloux de ses joies plus que des siennes, enfin donner à un autrui l’absurde bonheur dont on ne voudrait pas pour soi ; songer : elle est heureuse, elle le sent et elle sait que c’est par moi.

— Crois-tu, dit Entragues, que cela nous soit possible ?

Il ne faisait jamais aucune allusion à ses sentiments personnels, et même Calixte ne fut jamais son confident. En questionnant son ami ou en lui répondant, il parlait avec une pleine liberté, complètement abstrait.

— Oui, dit Calixte, l’ « Imitation » en donne le moyen. Il suffit de transporter sur une créature l’amour, amoindri à sa taille, que le moine ressent pour Dieu. Ce serait une sorte d’obligation d’aimer que l’on s’imposerait, la règle première d’une plus générale règle de vie, acceptée librement et chrétiennement une fois pour toutes.

— Je n’avais pas, dit Entragues, pensé à cela : l’amour considéré comme discipline spirituelle.

— Telle est, dit Calixte, la juste formule. Si nous pouvons encore nous sauver, nous et tous les monstres pareils à nous, c’est par le christianisme et la discipline