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lard qui scintillent entre les lignes comme des pièges… Le mort que j’effleure en rampant sur l’arête de la colline, des plis de son pantalon rouge laisse couler deux ruisseaux d’eau de pluie… pluie, si froide que son visage tranchant déverse d’un côté vers l’Aisne, de l’autre vers l’Oise… Partage de cette eau filtrée. Partage aussi de son sang… Je glisse dans un ravin ouvert vers le Nord, vers les Allemands ; sommeil, fatigue, ma tête tourne, j’essaye en vain de remonter sur le talus, je m’accroche à la racine qui, là-haut, dépasse ; je ferme les yeux ; j’ai un éblouissement, et, comme un fantassin accroché à la selle d’un cavalier, j’accompagne à son allure la France qui galope, je crois, qui tourne… J’ouvre les yeux. Elle s’arrête… Voici la dernière heure. Un chien de garde, derrière moi, aboie, garde la frontière. Un Allemand est étendu sous mes pieds avec des balles éparses comme autour d’un dragon ses dents brisées, et des chargeurs comme d’énormes molaires. Le chien