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Autour de Saverne rien ne bouge. Depuis hier, pour mieux se donner aujourd’hui, Saverne s’applique à vivre entre de fausses murailles, — on a même retrouvé une clef des suédois, — et il faut supplier les enfants pour qu’ils courent aux fermes acheter le lait. À chaque entrée de rue, on bâtit une fausse porte (on rentre vite quand la façade en est ornée), et le premier adjoint fait tracer à la craie une fausse frontière, — pour qu’il y ait un quart de seconde précis où le premier soldat français ne soit pas, ne respire pas, n’avance pas, et soudain soit, respire, avance dans Saverne.

Les Français n’entrent que cet après-midi. C’est une chance. Pour la première fois depuis cinq ans on a veillé, on a cousu jusqu’à l’aube, et ils auraient trouvé ce matin tout le monde avec des traits tirés. Mais déjà tout est prêt : les maisons, les chariots portent les énormes cocardes tricolores qu’on voit chez nous aux avions. Parfois traverse la rue en courant une Alsacienne qui s’ha-