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LE MAL DU PAYS À PARIS
par erckmann-chatrian

C’est pendant ce mois de septembre, cinq semaines après le départ d’Emmanuel, que j’eus le mal du pays. Je me sentais dépérir. La nuit et le jour je ne revoyais que Saverne, la côte, les bois de sapins, la rivière, les ombres du soir ; je sentais l’odeur des forêts, j’entendais les hautes grives s’appeler, puis le métier du père Antoine, les sabots de la mère Balais, les éclats de rire d’Annette, tout, tout me paraissait beau, tout m’attendrissait :

« Ah ! mon Dieu ! si je pouvais seulement un peu respirer là-bas !… Ah ! si je pouvais seulement embrasser la mère Balais et boire une bonne gorgée d’eau de la fontaine ! Comme elle serait fraîche !… comme je reviendrais ! Ah ! je ne reverrai plus le bon temps ! je ne chanterai plus en rabotant avec le Picard, je ne reverrai plus le père Nivoi, je n’entendrai plus les servantes crier autour des auges, et les vaches galoper la queue toute droite, les jambes en l’air… C’est fini… c’est ici qu’il faut que je laisse mes os. »

Voilà cette maladie terrible. Je tombais ensemble, et le père Perrignon avait beau me crier :

« Allons, courage, Jean-Pierre. Que diable ! nous sommes à Paris, nous sommes dans les idées jusqu’au cou… Qu’est-ce que nous fait le reste ? J’ai connu ça dans le temps… Oui, c’est dur… mais avec du courage on surmonte le chagrin. »

Il avait beau me prendre la main, le bourdonnement de la rivière sous les vieux saules m’appelait… J’aurais voulu partir. Et dans ces temps, en le reconduisant jusqu’à sa porte, rue Clovis, quand il montait et que je restais seul, au lieu de retourner au quartier Latin, je suivais ma route, j’arrivais à la rue Contrescarpe, tout au haut de la butte : une rue déserte, abandonnée, avec quelques vieilles enseignes, de l’herbe entre les pavés et le gros dôme du Panthéon derrière, tout gris.

Je regardais en passant ces gens minables, les souliers éculés, assis sur les marches ; ces femme jaunes, ces enfants maigres, tous ces êtres sales, déguenillés ; leurs petites vitres raccommodées avec du papier, et derrière les vitres des images du temps de la République ou de Louis XVI.