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CLICHY

C’est tout un monde. — Vous qui entrez, laissez entrer avec vous l’espérance ! vous êtes dans une prison d’un jour. Là, vous n’entendez ni le grincement des verrous, ni même le cri du remords. Le remords de la prison pour dettes, c’est tout au plus le regret, tout au plus le repentir. On pense à ce qu’on a perdu, à ce qu’on retrouvera bientôt, on se rappelle les jours de fête, les nuits de bal, les chansons, les festins, les belles paroles, les bons vins, le sourire agaçant, le cheval dans l’arène, la belle dame mollement, penchée sur le devant de sa loge, et qui semblait dire : Regardez-moi, j’appartiens à ce beau jeune homme ! Tels sont les joyeux records qui vous mènent à Clichy ; le char numéroté qui vous traîne est payé par votre créancier lui-même. Bah ! dites-vous, la dette est une bonne fille un peu tigresse qu’il me sera facile d’apprivoiser ! Que de fois elle m’a montré ses dents et ses griffes, et que de fois j’en suis venu à bout par un bon mot, par une promesse en l’air, par un tendre regard à la femme de mon prêteur ! La dette me saisit au corps aujourd’hui ; eh bien, à son aise ! et qu’elle fasse à sa guise ; d’ailleurs, j’ai besoin de solitude et de silence. Enfermez-moi, je le veux bien ; j’emporte, pour me consoler, mon poëme commencé, et les dettes de Fanny, ma lionne, partie, on ne sait où, avec mon dernier écu et mon dernier cheval !

Ainsi l’on arrive, presque en chantant, dans l’élégant déshabillé du matin, jusqu’à ce palais entre deux jardins, qui longe le parc de Tivoli, ombrages si chers aux vagabondes amours. Facilis descensus Averni. Et en effet, le sentier qui conduit à Clichy est des plus faciles : doux sentier semé de fleurs, d’espérances et de folies. Allons, un peu de patience et de courage ! Vous souffrez, jeunes gens, mais pour de bonnes causes, pour de beaux yeux, pour de beaux jours, pour avoir eu, au delà de votre part légitime, votre bonne part dans les sourires des jeunes femmes, dans la mousse pétillante du vin de Champagne, dans le luxe, dans le voyage, dans les plaisirs, dans les diamants, dans le velours ; vous avez mené la vie à grandes guides, on vous demande un instant de repos, quoi de plus utile ? quoi de plus juste ? et ne trouvez-vous pas aussi quelque ennui à vous promener tous les matins à cheval,