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LE PETIT CHOSE
par gustave droz

Le petit A. de B…, plus connu sous le nom du petit Chose, est ce qu’on appelle un fort joli garçon. Il est pâle, blond, favoris clair-semés et roulés comme un tuyau de gouttière. Il a les épaules basses et étroites, le cou long, une poitrine de volaille, les jambes maigres, les genoux un peu en dedans, une voix d’enfant de chœur, l’œil éteint derrière sa vitre. Du reste, mise extrêmement recherchée et peu d’orthographe.

C’est un garçon qu’on voit partout. Il eut été bachelier comme tout le monde sans une liaison qu’il eut en rhétorique et qui fit alors assez de bruit dans Paris. Cette liaison fut, à vrai dire, la seule toquade sérieuse qu’il se soit payée. Il ne la regrette pas, mais du diable si on l’y repince. C’est idiot ces bêtises-là. Il n’en est pas moins le camarade sérieux de la grosse Niniche et de la petite Ninoche et d’une foule d’autres petits chiens chéris qui n’ont pas de secrets pour lui. Leur intimité est si grande que cela ressemble à des relations de famille. On se dit tu, on se connaît, on s’estime, on jabote ensemble, et au besoin même on se fait une politesse de temps en temps, mais rien de plus ; le petit de B… a fait ses preuves et tout le monde sait qu’il n’est point homme à se laisser repincer. « On les connaît ces blagues-la ! c’est pas plus drôle qu’autre chose et ça coûte trop cher, pas vrai, Niniche ! » Et Niniche est bien obligée de dire oui et d’éclater de rire, car le petit de B… a parfaitement raison. Quoi qu’il en soit, ils ne se brouilleront pas pour cela ; ils étaient hier au soir à la première du Gymnase, tous deux décolletés et mangeant dans le même sac. Demain vous les verrez encore aux courses. C’est aux courses surtout que le petit de B… est joli et triomphe. Il est partout à la fois, se faufilant au milieu des voitures, passant sous la tête des chevaux, montant sur les marchepieds. En deux heures il a trouvé moyen de serrer deux cents petites mains parfumées, il a bu dans tous les verres, dit une bonne blague à toutes, frôlé toutes les jupes, salué du bout des doigts, à l’italienne, un nombre incommensurable d’amis intimes.

Il veut s’en aller, mais voyez, cela ne lui est pas possible :