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les cruautés de l’amour

mis, charmant, né rue de la Chaussée-d’Antin, intime avec tous les chevaux célèbres et avec toutes les danseuses à la mode, qui reconnaît à vingt pas si un paletot est de Renard ou de Dussautoy, mais qui distingue mal une corvette d’une frégate, cette chose, se noyer, ne doit arriver que pendant cinq minutes, aux bains Henri IV. Comment se pourrait-t-il que moi qui fus naguère l’oracle du café Anglais et l’ornement des premières représentations, je sois dans quelques jours le héros d’un fait-divers ainsi conçu : « Un affreux événement, etc… » Ces énormités-là n’arrivent pas à un monsieur qu’on a vu se promener sur le boulevard.

On a dû remarquer mon absence parmi les passagers sauvés ; on va venir à mon secours ; un navire ne peut manquer d’apparaître, ou tout au moins une chaloupe viendra me chercher.

Un peu réconforté, j’allai prendre une longue-vue dans la cabine du capitaine, et je me mis à examiner l’horizon, mais rien ne venait, et rien ne vint. Et la nuit approchait, la nuit horrible ; j’allais être seul en face de la mort, dans l’obscurité ; mes dents s’entre-choquaient à se briser. Si, du moins, j’avais pu faire sortir milady de sa cabine ? Une idée me vint, je saisis un baquet et le remplis d’eau. Je descendis l’escalier, puis arrivé devant la cabine de milady, je puisai l’eau du baquet dans