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allait manquer par une de ces circonstances que nul ne peut prévoir, si le peuple de Sardes se révoltait et voulait venger la mort de son roi ? Telles étaient les réflexions pleines de sens, quoique inutiles, que faisait Gygès en attendant qu’on vînt le tirer de sa prison pour le conduire à la place d’où il ne devait sortir que pour frapper son maître.

Enfin la nuit déploya dans le ciel sa robe étoilée, et l’ombre enveloppa la ville et le palais. Un pas léger se fit entendre, une femme voilée entra dans la chambre, prit Gygès par la main et le conduisit à travers les corridors obscurs et les détours multipliés de l’édifice royal avec autant de sûreté que si elle eût été précédée d’un esclave portant une lampe ou des torches.

La main qui tenait celle de Gygès était froide, douce et petite ; cependant ces doigts déliés la serraient à la meurtrir, comme eussent pu le faire les doigts d’une statue d’airain animée par un prodige ; la roideur d’une volonté inflexible se traduisait dans cette pression toujours égale, semblable à une tenaille, que nulle hésitation partie de la tête ou du cœur ne venait faire varier. Gygès vaincu, subjugué, anéanti, cédait à cette traction impérieuse, comme s’il eût été entraîné par le bras puissant de la fatalité.

Hélas ! ce n’était pas ainsi qu’il aurait voulu toucher la première fois cette belle main royale