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Cette éducation avait singulièrement influé sur leur caractère. Leur enfance harmonieuse les avait séparées de l’enfance turbulente et bavarde. Elles n’avaient jamais poussé un cri aigu ni une plainte discordante : elles pleuraient en mesure et gémissaient d’accord. Le sens musical, développé chez elles aux dépens des autres, les rendait peu sensibles à ce qui n’était pas musique. Elles flottaient dans un vague mélodieux, et ne percevaient presque le monde réel que par les sons. Elles comprenaient admirablement bien le bruissement du feuillage, le murmure des eaux, le tintement de l’horloge, le soupir du vent dans la cheminée, le bourdonnement du rouet, la goutte de pluie tombant sur la vitre frémissante, toutes les harmonies extérieures ou intérieures ; mais elles n’éprouvaient pas, je dois le dire, un grand enthousiasme à la vue d’un soleil couchant, et elles étaient aussi peu en état d’apprécier une peinture que si leurs beaux yeux bleus et noirs eussent été couverts d’une taie épaisse. Elles avaient la maladie de la musique ; elles en rêvaient, elles en perdaient le boire et le manger ; elles n’aimaient rien autre chose au monde. Si fait, elles aimaient encore autre chose ; c’était Valentin et leurs fleurs : Valentin, parce qu’il ressemblait aux roses ; les roses, parce qu’elles ressemblaient à Valentin. Mais cet amour était tout à fait sur le second plan. Il est vrai que Valentin n’avait que treize ans. Leur plus grand plaisir