Page:Gautier - Œuvres de Théophile Gautier, tome 2.djvu/191

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

bras croisés sur sa poitrine, et attendait dans une anxiété muette la fin de cette scène singulière.

« Ah ! je voudrais t’écorcher vive ! » dit Fortunio en se rapprochant du lit.

L’enfant eut peur un moment qu’il ne mît son souhait à exécution, et que, selon son habitude, il ne passât de l’optatif au présent ; mais le jeune jaguar mal apprivoisé continua ainsi :

« Cette peau si douce, si soyeuse, sur qui se sont posées les lèvres épaissies par la débauche de tes infâmes amants, je l’arracherais de ton corps avec délices ; je voudrais que jamais personne ne t’ait vue, ni touchée, ni entendue ; je briserais les glaces sur lesquelles ton image a passé et qui l’ont gardée quelques instants. Je suis jaloux de ton père, car enfin son sang est dans ton corps et circule librement dans les charmants réseaux de tes veines azurées ; jaloux de l’air que tu respires, et qui semble te donner un baiser ; jaloux de ton ombre, qui te suit comme un amant plaintif. Il me faut ton existence tout entière : avenir, passé et présent. ― Je ne sais qui me tient d’aller tuer George et de Marcilly, et de faire déterrer Willis pour jeter son cadavre aux chiens. »

En parlant ainsi, Fortunio tournait autour de la chambre comme un de ces loups maigres qu’on voit, aux ménageries, rôder autour de leur cage en frottant leur museau noir contre les barreaux.