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Page:Gérin-Lajoie - Jean Rivard, le défricheur, 1874.djvu/59

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JEAN RIVARD

trois lieues de toute habitation humaine, n’ayant pour compagnon qu’un seul homme qui n’était même ni de son âge, ni de son éducation, — c’était, on l’avouera, plus qu’il ne fallait pour décourager un homme d’une trempe ordinaire.

On comprend aussi pourquoi les dimanches mettaient encore l’esprit de Jean Rivard à une plus rude épreuve que les autres jours. D’abord, le repos qu’il était forcé de subir laissait pleine liberté à son imagination qui en profitait pour transporter son homme à l’église de Grandpré ; il y voyait la vaste nef remplie de toute la population de la paroisse, hommes, femmes, enfants, qu’il pouvait nommer tous ; il voyait dans le sanctuaire les chantres, les jeunes enfants de chœur, avec leurs surplis blancs comme la neige, puis, au milieu de l’autel le prêtre offrant le sacrifice ; il le suivait dans la chaire où il entendait la publication des bans, le prône et le sermon ; puis au sortir de l’église il se retrouvait au milieu de toute cette population unie comme une seule et grande famille, au milieu d’amis se serrant la main et, tout en allumant leurs pipes, s’enquérant de la santé des absents. Il lui semblait entendre le carillon des cloches sonnant le Sanctus ou l’Angelus, et, après la messe, le son argentin des clochettes suspendues au poitrail des centaines de chevaux qui reprenaient gaiement le chemin de la demeure.

Les petites veillées du dimanche chez le père Routier ne manquaient pas non plus de se présenter à sa vive imagination. Avec quel bonheur il eût échangé une des soirées monotones passées dans sa cabane enfumée, en compagnie de Pierre Gagnon, contre une heure écoulée auprès de sa Louise !