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lorsque, le café distribué, on fut bien sûr qu’il ne s’évanouirait point. Alors, ils se firent leurs confidences mutuelles, sans en comprendre un mot, puisque l’un parlait français avec une rapidité vertigineuse et une voix suraigüe et que l’autre mâtinait son discours d’une foule de locutions espagnoles, de barbarismes et d’allusions inintelligibles à des événements obscurs et sans la plus petite importance. Ils avaient beaucoup vu tous les deux, quoique dans des sphères d’observation étrangement différentes. Pampelunos avait fait la campagne de guérillas comme aide de camp du général Zumalacarregui, avait couché à la belle étoile, tiré sur ses compatriotes, attrapé des rhumatismes et enfin subi l’exil. De désespoir il vendait des vers de vase et faisait la commission. Son illustre client Mazarakis n’achetait que chez lui ses imlangrottes, — car il était amateur fou de la pêche. Micaëlli avait connu l’humanité dans l’antichambre de Sarcey, et Sarcey lui-même en recopiant ses manuscrits. Il était fier d’avoir, pour sa modeste part, contribué à répandre tant de chefs-d’œuvre de critique dramatique, et ne parlait qu’avec attendrissement de cette époque de sa vie. Depuis, ses efforts n’avaient abouti qu’à une succession de désastres et il n’avait eu de joie un instant qu’à la publication d’une plaquette de vers composée de trois acrostiches : l’un sur Sarcey précisément, l’autre sur le tzar de toutes les Russies, et l’autre sur Déroulède. Mais de ses inventions, pourtant géniales, il n’avait tiré nul profit, par impossibilité de s’offrir un brevet. Il rencontrait tous les jours des gens qui roulaient en huit ressorts, pour avoir en toute impunité, dérobé et exploité ses secrets. La vie était bien triste.

Ce n’était l’avis de M. Cabillaud que dans l’acception strictement métaphysique. Il expliquait à Renaud Jambe d’Or que, évidemment, à un certain point de vue, compa-