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la nature et l’art déposent de consolant dans le temple de notre mémoire, tout, soudain cristallisé contre l’image chérie, se composait autour d’elle avec des significations inattendues. Mais la liberté, la chère liberté de l’égoïsme, était disparue, et Jacques comprit ce soir que l’amour n’était pas fait pour notre plaisir, mais nous pour le sien, et qu’encore nous lui étions bien reconnaissants de ce servage. Il l’accepta d’un cœur léger et ne décida qu’une chose : dissimuler vis à vis de tous de peur d’être incompris ou peut-être volé. — J’attendrai jusqu’à mercredi, se dit-il, et d’ici-là je n’aurai l’air de rien, moins que jamais ; je verrai mes amis et ceux de mon père, je sortirai à mes heures, ma vie sera pareille ; mais, mercredi, je lui dirai en la voyant que je la veux et si elle refuse…

… Ah ! Sapristi ! si elle refuse, je suis bien certain que je n’aurai pas le courage de me tuer. Et cependant je ne pourrai pas non plus continuer à vivre… Alors, c’est cela, je me laisserai mourir à petit feu, élégamment, au milieu de mes amis pâles d’émoi, en présence de mon père qui n’y comprendra rien, mais non sans lui avoir écrit, à elle, une lettre révélatrice et terrible, une lettre à la submerger de remords pour toute sa vie… Elle me rejoindra dans la tombe… Piètre rendez-vous ! J’aimerais mieux une chambre en ville… Je plaisante : c’est verbal. Je n’ai pas le cœur à rire… Mais, j’y pense, pourquoi refuserait-elle ?

Non, elle ne refusera pas ; autrement se serait-elle conduite comme elle l’a fait ce soir ?… Elle ne refusera pas et il faut que je ne m’entretienne que d’images riantes, que tout autour de moi soit aimable et me prépare à mon bonheur…

Il prit un livre et en lut deux cents pages sans en comprendre un mot, fuma une cigarette dont il ne perçut aucunement l’arôme, rangea des bibelots, accomplit soixante-