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n’émanait de cette pièce blanche et nue et le jeune homme se surprit à s’ennuyer autant et même plus que quand il n’était pas seul.

C’est l’amour, pensa-t-il. Je ne puis plus vivre sans Anne la Fée et ce bec de gaz qui brûle, désespéré, symbolise ma solitude. Vite, sauvons-nous. Si loin de tout, j’aurais peur.

Il prit un faux-col et se cravata à nouveau. Devant le miroir il refit sa raie, le pli de sa moustache, la cassure de sa manchette et, en se retournant pour partir, il vit…

… Anne elle-même qui entrait.

Il poussa un cri, un cri de triomphe, de joie, de folie, et ne cherchant pas le moins du monde à s’expliquer comment elle se trouvait là, il crut comprendre ceci : qu’un miracle venait de se produire et qu’Anne, merveilleuse, était apparue… Il se précipita vers elle, la souleva comme si elle eût été un souffle de jupes et de corsage, puis, l’ayant reposée à terre ainsi qu’un précieux objet, il lui prit la tête entre les mains, et l’embrassa éperdûment, sur les cheveux, sur les joues, sur la nuque, les yeux et après la bouche, que, complètement désemparée par l’imprévu d’une telle aventure, Anne lui abandonna, d’abord passive, et enfin avec un certain plaisir.

Cette dame, invitée de madame de Morille, qui était simplement montée au premier étage, pour y rajuster, à l’aide d’une épingle, le volant déchiré de sa robe, n’avait pas été peu étonnée de reconnaître en ce jeune homme blond et svelte dans son costume de soirée, le fou étrange de chez Palanquin et Panka. Comme elle avait pensé à lui dans l’intervalle, elle fut satisfaite de voir que son fou était un homme du monde ; lorsqu’il se précipita sur elle, elle apprécia l’ingénuité violente et sans déguisement de la passion vraie, et quand il l’embrassa, elle en était déjà à se