Page:Francis de Miomandre - Écrit sur de l'eau, 1908.djvu/36

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


— Mais, monsieur, il me semble…

— Du tout, madame. Moi, c’est autre chose… j’allais dans la vie sans penser à rien. Je rencontre l’Amour. Je le suis… Ah ! ne me regardez pas comme cela, ou j’oublie que nous sommes dans le monde et je me mets à genoux, ici, devant vos yeux incomparables.

Il y a dans les paroles de douceur et d’admiration qu’on adresse aux femmes une telle force persuasive, un tel magnétisme que la dame blonde, quoiqu’elle crût sincèrement avoir affaire à un fou et à un fou mal habillé, fut flattée et fut émue et, pensant que dans la foule on ne la regarderait pas, elle se laissa suivre. D’ailleurs elle n’aurait pu faire autrement, car son amoureux ne semblait pas du tout disposé à permettre qu’elle lui échappât…

Elle vint s’asseoir au comptoir des indiennes, fermement décidée à tout regarder sans rien conclure en fait d’achat. Jacques la suivit. Un quart d’heure d’horloge il la contempla qui, minutieuse, chipotait et retournait les étoffes et sa voix extraordinaire disait :

— Soixante centimes, c’est un peu cher. L’an dernier, j’en ai trouvé pour quarante-cinq centimes qui étaient bien plus solides.

Et la voix blanche de Jacques reprenait :

— Oh ! oui, je me rappelle bien. Nous en avons acheté huit mètres pour faire des rideaux à la chambre qui donne sur la cour.

Et les demoiselles vendeuses, qui pressentaient obscurément que ce couple bizarre ne pensait guère à l’indienne, les demoiselles vendeuses, qui en avaient vu bien d’autres, n’insistaient pas.

Blêmes comme la lumière du soleil d’hiver, les globes électriques répandaient une diffusion laiteuse sur la plaine de neige formée par les linges, les batistes, les dentelles,